Conférence sur l'énergie grise

 

Le jeudi 19 octobre 2017, Monsieur Lucien Willemin, expert en la matière, nous explique ce qu'est l'énergie grise et comment intégrer cette notion dans notre vie quotidienne ou professionnelle, et pourquoi pas dans l'industrie horlogère.

Lucien Willemin (la chaussure rouge)

Portrait de notre orateur

C'est un homme engagé pour la sauvegarde de notre planète que nous accueillons dans la salle de conférence de l'Ecole d'horlogerie de Genève. Ancien banquier, ancien horloger, ancien promoteur immobilier "vert" et père de famille, il est désormais écrivain-conférencier et se consacre à 200%, par amour de la vie et de la nature, à faire changer notre société de consommation. Ses sites internet "lucien.lu" et "Lachaussurerouge.net" résument très bien ce qu'est l'énergie grise et pourquoi nous sommes encore trop nombreux à ignorer complètement le coût environnemental de la fabrication des objets que nous achetons et jetons à tour de bras. En effet, jusqu'alors je pensais moi aussi qu'acheter une voiture récente et moins polluante, est un geste écologique. Je faisais moi aussi partie des fatalistes qui pensent qu'il est trop tard pour sauver notre planète et qu'un homme seul ne peut pas inverser le cours des choses. Pourtant, le courage et la détermination de Monsieur Lucien Willemin et son combat pour une autre vision de l'écologie me redonnent espoir.

 

Alors, c'est quoi l'énergie grise ?

L'énergie grise est l'énergie nécessaire à fabriquer un objet. Voici l'exemple de la fabrication d'un simple crayons. Pour le réaliser, il faut couper un arbre, transporter le tronc et usiner le bois, ce qui nécessite du pétrole et de l'électricité. Il faut extraire du graphite, en faire de la poudre et l'agréger en forme de mine. Il faut de la colle et de la peinture, extraire et fondre le fer nécessaire à la fabrication du support de la gomme. Il faut du caoutchouc sulfuré, de l'huile et de la pierre ponce pour réaliser la gomme, sans oublier l'emballage et le transport du crayon. Toutes ces opérations d'extraction de la matière première, de la fabrication et du transport nécessitent de l'énergie qui est souvent d'origine fossile. Voilà pourquoi, nous devrions tous utiliser nos crayons gris jusqu'au dernier centimètre.

 

Notre vision de l'écologie est fausse

La vie sur notre planète n'est apparue qu'après 3.5 milliards d'année car au début l'atmosphère était trop chargée en gaz carbonique. C'est donc une très lente transformation de l'atmosphère au cours des temps géologiques par la fixation du carbone par les débris organiques contenus dans certains sédiments qui a rendu la vie possible sur notre terre. Or, ces sédiments, riches en carbone et en hydrogène sont les carburants fossiles que nous utilisons pour produire plus de 80% de notre énergie.

La vie n'existe que depuis 1 milliard d'année sur la terre. L''homme est apparu il y a 200'000 ans et a commencé à libérer le CO2 en grandes quantités et aujourd'hui, nous consommons plus de ressources que ce que la terre peut nous fournir.

L'écologie n'est pas qu'une affaire d'économie d'énergie contrairement à ce que les programmes politiques suisses prétendent. Une voiture électrique ou une pompe à chaleur sont de grand énergivores et ne sont par conséquent pas écologiques. Ainsi, changer sa voiture pour un modèle qui consomme 2 à 3 L/100km n'est pas écologique si l'on tient compte de l'énergie grise et de la pollution chimique nécessaires à la fabrication de la nouvelle voiture. En effet, s'il est déjà difficile d'estimer l'énergie grise, il est impossible de calculer l'impact de la pollution chimique sur le vivant dans l'éco-bilan de la fabrication des 150'000 à 200'000 composants d'une voiture !!! Or, plus on fabrique de voitures, plus on empoisonne le vivant (lire "En voiture Simone !" de Lucien Willemin). Donc, tout comme pour le crayon gris et contrairement aux idées reçues, utiliser sa voiture aussi longtemps que possible s'avère plus écologique que de la remplacer par une neuve.

Ce concept est loin d'être évident, car la nouvelle voiture arrive toute belle en Suisse et pollue moins l'atmosphère que nous respirons ici. Cependant, la fabrication de chacun de ses composants a péjoré l'existence de la vie quelque part sur notre planète, que ce soit en Asie, en Afrique ou en Amérique du sud.

Pour appuyer ce postulat, il faut savoir que l'industrie consomme 70% de l'énergie mondiale pour fabriquer les objets que nous achetons. Pour prétendre vouloir économiiser de l'énergie, il faut donc arrêter de consommer et utiliser nos objets jusqu'à la fin. Etre à la mode, avoir le dernier modèle a un coût écologique et énergétique très lourd. L'important est la vie, pas notre confort et nos envies.

Un sage chef amérindien a dit il y a plus de 200 ans que "lorsque l'homme blanc aura pêché le dernier poisson, il constatera que l'argent ne se mange pas".

Remplacer une ancienne voiture par une neuve n'est pas un geste écologique

 

La pollution chimique

La chimie est nécessaire pour réaliser des pièces et cela engendre des rejet toxiques dans l'eau, l'air et les sols difficiles à chiffrer et elle nécessite des énergies fossiles. Cette pollution ne peut pas être compensée par l'achat d'un objet moins énergivore. De nombreux cours d'eaux sont exempts de vie, pollués par des rejets chimiques de l'extraction minière par exemple. Il suffit de faire une recherche sur Google pour trouver de nombreux cas de pollutions chimiques catastrophiques avec de graves conséquences pour les populations.

Le fleuve bleu en Chine est devenu rouge

 

L'extraction de la matière première et des minerais

Les chiffres concernant l'extraction des matières premières nécessaires à la fabrication de nos objets sont tout simplement affolants. Par exemple, pour extraire 1.5 à 2 barils de prétrole du sable bitumeux au Canada, on consomme 1 baril de prétrole. Sans parler de la destruction de la forêt sur des surfaces grandes comme la Suisse romande et la pollution des sols et des rivières par les hydrocarbures. En Amazonie, l'extraction minière des métaux précieux détruit la forêt primaire, extermine les populations indiennes et rejette du mercure dans les rivières. Un exemple récent est l'annulation récente du statut de zone protégée d'une réserve de 400 millions d'hectares par le Président Temer.

Extraction de pétrole bitumeux au Canada

 

La mine de cuivre à ciel ouvert de Bingham Canyon aux USA est un trou de 1.2 km de profondeur et l'exploitation de la mine de cuivre de chuquicamata au Chili se fait au moyen de 120 camions consommant chacun 2500 litres de prétrole par jour.  L'extraction du Lithium par évaporation en Bolivie pollue l'eau nécessaire à l'agriculture ce qui appauvrit la population alors que le pays est le plus grand fournisseur mondial du Lithium indispensable à nos batteries.

L'extraction de l'aluminium du minerai de Bauxite par le procédé Bayer nécessite énormément d'énergie électrique. Pourtant, bien que l'aluminium soit recyclable à l'infini, tout comme le verre et le Lithium, il finit souvent à la poubelle. Ce qui nous conduit à une réflexion sur la gestion de nos déchets.

 

La gestion des déchets et le recyclage

La quantité des déchets que nous produisons est ingérable et c'est ainsi que nous avons créés de véritables cimetières de déchets. Certains fleuves et océans sont recouverts de déchets et le recyclage de nos déchets électroniques en Chine et en Afrique se résume en d'énormes décharges à ciel ouvert. Pourtant, l'incinération n'est pas une solution non plus car il faut trouver un endroit pour stocker les scories et c'est une solution énergivore et source de CO2.

Chaque habitant de Suisse produit en moyenne 707 kilos annuels de déchets, soit 40% de plus qu'un Européen. Etant donné que la fabrication des objets que nous jettons est une source de pollution ailleurs, il faut raisonnablement considérer que le pays le plus pollueur est celui qui consomme le plus. De ce fait et contre toute apparence, on peut en conclure que le Suisse est le plus gros pollueur de la planète.

Une forte croissance économique est synonyme d'une décroissance de la vie sur terre.

Comme dans l'exemple de la voiture, un appareil électro-ménager ou électronique mérite d'être réparé, même s'il est plus énergivore que le modèle plus récent car outre l'énergie grise nécessaire à sa fabrication, ce dernier a nécessité l'envoi de substances toxiques dans l'eau, l'air et les sols. Et, cette polllution là n'est pas compensable par l'utilisation de l'objet ! (Lire "Fonce Alphonse !" du même auteur)

Cela a poussé notre orateur à imaginer une solution très originale de "Consigne Energie Grise".

Recyclage de nos déchets au Ghana

 

 

La consigne énergie grise

Suisse Energy est financé par des grandes marques d'électro-ménager qui vantent leurs appareils économes en énergie. Pourtant une solution est de réparer et d'utiliser les appareils aussi longtemps que possible, tout comme pour l'exemple du crayon gris. D'où l'idée proposée par Monsieur Willemin d'introduire une "Consigne Energie Grise" sur les appareils électriques pour en financer la réparation.

La consigne énergie grise

Le fonctionnement en est simple puisque l'acheteur paie une consigne lors de l'achat qui servira à entretenir son appareil pour une durée de vie de 8 ans pour la téléphonie, 10 ans pour les ordinateurs et 15 pour l'électro-ménager. Monsieur Willemin souligne bien qu'il ne s'agit pas d'une taxe, mais d'une provision pour les réparations futures.

Ce système a l'avantage de diminuer les déchets et favorise l'emploi de proximité en créant une industrie de réparation (récupération, seconde main, réparation). Cela stimule également l'intelligence et le marché de l'occasion, tout en responsabilisant le consommateur par rapport à la thématique de l'énergie grise. Il permet aussi de ralentir la consommation sans créer de rupture brutale avec le système actuel.

En effet, la crise économique de 2009 a réduit les émissions de CO2 de 6.9% en Europe... ce qui démontre qu'une croissance économique basée sur notre modèle de consommation actuel est mauvaise pour la planète.

 

Conclusion et remerciements

En conclusion, prendre soin de nos objets, c'est prendre soin de nos vies ...

Notre Président Patrick Wehrli remercie notre orateur pour cette conférence fort intéressante et lui remet un altimètre Thomen avec son étui en cuir en signe de reconnaissance. Un objet de seconde main afin de ne pas créer de l'énergie grise supplémentaire, ce qui clairement aurait été un cadreau empoisonné...

Une conférence porteuse d'un message pour sauver notre planète et accompagnée du mode d'emploi pour y arriver, c'est exceptionnel ! Donc un grand MERCI à Monsieur Lucien Willemin.

   
   

 

Texte et photos de Christophe Lyner